« Notre première préoccupation est écologique » Denis Valode

2019-02-15T11:34:00+00:0015 février 2019|Actualités, Monaco|

Denis Valode. Photo © Valode & Pistre Architectes

La réalisation de l’extension en mer de Monaco est un défi architectural et technique. Il concilie à la fois les ambitieux objectifs de la Principauté en matière de transition énergétique au regard des engagements pris de réductions des émissions des gaz à effet de serre (neutralité carbone en 2050) et la nécessité de croissance d’un pays dynamique et moderne. Ce défi s’incarne à travers la conception et l’application de méthodes de réalisation minimisant l’impact sur le milieu naturel tout en s’inscrivant dans un projet global de développement durable. Les superficies développées doivent permettre d’édifier un quartier préfigurant une nouvelle gestion énergétique urbaine responsable, mais aussi des modalités de constructions nouvelles dont l’objectif constant est de réduire l’impact sur l’environnement.
Les architectes sont au cœur de ce processus. Valode et Pistre Architectes et Renzo Piano Building Workshop sont les deux cabinets, de renommées internationales, qui coordonnent le travail des équipes de conception pour faire coïncider design, esthétique, efficacité énergétique et développement durable. Associés au paysagiste Michel Desvigne, ils introduisent un espace naturel au sein de cette extension artificielle. Denis Valode, Joost Moolhuijzen et Michel Desvigne, s’expriment à travers trois entretiens sur ce qui constitue pour eux un réel challenge qui oblige chacun à revisiter ses modalités de création.

Entretien 1/3

Fondé en 1980, le cabinet Valode et Pistre Architectes est aujourd’hui présent à Paris, Moscou, Pékin et Shangai. Denis Valode et Jean Pistre collaborent ensemble depuis plus de 40 ans, depuis leur rencontre à l’école des Beaux-Arts. Ils sont à la tête du premier cabinet d’architecture français et multiplient les projets d’envergure. L’extension en mer à Monaco y figure en bonne place car elle concentre à la fois de nombreuses difficultés et de nombreuses opportunités… Denis Valode s’explique.

Thierry Apparu : Concevoir un projet de cette nature appelle quel type de qualité ?

Tour T1, Courbevoie (France). Un exemple de réalisation du cabinet Valode et Pistre. Photos © Valode & Pistre Architectes

Denis Valode : C’est un projet qui se présente assez rarement dans une vie professionnelle : augmenter la taille d’un territoire.
L’extension en mer de Monaco représente 6 hectares, soit environ 2% de la superficie totale du pays. Ce n’est pas négligeable.
Nous sommes en Principauté de Monaco : le site est déjà absolument exceptionnel.
Il est donc nécessaire d’être à la fois imaginatif pour créer un quartier qui s’inscrit dans cette dimension tout en étant respectueux du lieu auquel nous ajoutons un nouvel espace.
Il faut beaucoup de réflexion et beaucoup de précautions.
Tout ceci est rehaussé par la volonté du Souverain, du Gouvernement Princier et de la SAM l’Anse du Portier de limiter autant que possible l’impact sur l’environnement.
Ce principe conditionne notre réflexion. Il faut être prudent ! Nous savons qu’il y a eu dans le monde des extensions ratées dans lesquelles les contextes marins et terrestres n’ont pas été suffisamment pris en compte.

Comment avez-vous développé vos idées ? 

Nous sommes partis de deux points fondamentaux :

le premier est la forme que nous avons donnée à cette extension. Il s’agit d’une forme courbe. Notre première préoccupation comme je l’ai dit précédemment, est écologique. La courbe épouse le courant marin Ligure qui circule dans cette partie de la Méditerranée. Il est nécessaire à l’oxygénation des fonds marins. Il ne faut donc pas l’entraver.

La création d’une colline et l’étagement des différents secteurs du quartier donnent un aspect naturel à l’ensemble.

D’où le choix de cette forme qui fait entrer l’extension dans la mer de façon douce sans être un obstacle.

Le second point est celui du relief. Au lieu de réaliser une extension horizontale, nous avons fait le choix de mettre une colline au centre, un paysage qui donne du volume. Il s’agira d’un milieu naturel qui ne sera pas un jardin mais une pinède. Elle va se régénérer seule. Cette colline enrichit la silhouette de ce nouveau quartier. Les immeubles s’y adossent face à la mer. Ce sont ces deux points qui donnent le caractère naturel et intégré du projet.

Le futur quartier de l’Anse du Portier. Photo © Valode & Pistre Architectes

Construire en mer c’est aussi faire face à la mer. Comment conciliez-vous l’aspect architectural avec les techniques à mettre en oeuvre pour résister à cette force ?

La façade maritime répond à une première exigence qui est de contenir la puissance de la mer. Comme on le sait, la houle et les tempêtes sculptent les bords de mer et peuvent être extrêmement destructrices.

La promenade littorale qui surmonte les poteaux Jarlan. Photo © Valode & Pistre Architectes.

Pour faire face à cette puissance, il y a à l’intérieur de chaque caisson un dispositif, une structure technique appelée chambre Jarlan. Ce sont des ouvertures qui permettent de dissiper l’énergie de la mer. Sur ces caissons nous avons conçu une promenade en bord de mer qui s’étire tout au long de l’extension. Nous retrouvons ainsi l’esprit du sentier littoral et le caractère des bords de mer azuréens. Nous utilisons la contrainte technique pour en faire un autre objet.

La partie du projet dont vous avez la charge conserve cet esprit méditerranéen ?

Ce projet est constitué d’un ensemble de constructions qui s’élèvent d’est en ouest.
Côté Larvotto, à l’est, nous avons une dizaine de villas. Elles sont une référence explicite à l’urbanisation de la Riviera à son origine avec ces très belles villas en bord de mer, construites par les Anglais et autour desquelles s’est progressivement développée l’urbanisation de la Côte d’Azur.

Nous reprenons cette histoire. Nous créons un ensemble de villas puis les immeubles s’élèvent progressivement.

Les villas sont grandes et extrêmement contemporaines dans leur dessin. Elles sont toutes différentes mais elles font partie d’une même famille architecturale. Elles ont toutes leur originalité: certaines sont un peu courbes, d’autres orthogonales. Elles seront toutes réalisées avec les mêmes matériaux et partageront de nombreux détails en commun qui créeront un ensemble.

Les futures villas auront toutes un design différent.

En regardant depuis la mer et en se déplaçant vers l’ouest, après les villas nous trouvons les immeubles avec une progression dans leur élévation qui nous permet d’atteindre 10 niveaux.

L’élévation des bâtiments sera progressive. Photo © Valode & Pistre Architectes.

Ensuite il y a le grand bâtiment et le petit port de plaisance. Ces deux éléments sont conçus par Renzo Piano.

La première qualité d’un projet, c’est sa cohérence. Elle est apportée ici par la stratification horizontale de l’ensemble, son élévation régulière qui donne le sentiment d’un relief naturel renforcé par la colline.

L’autre élément apportant cette cohérence est le matériau utilisé. Nous jouons sur deux pierres. L’une est très claire, très blanche, l’autre est un peu plus sombre.

Elles vont se composer entre elles. Nous allons également utiliser des éléments de métal, du bronze, qui vont être un contrepoint à la pierre très claire. Cela va donner beaucoup de qualité.

Comment situez-vous ce projet par rapport à l’ensemble de vos réalisations ?

Nous avons l’opportunité de travailler dans le monde entier sur de très belles réalisations mais l’extension en mer de Monaco, c’est le type de projet qui ne se rencontre qu’une fois. Les défis sont nombreux : environnementaux, architecturaux, techniques.

Le quartier de l’Anse du Portier s’intègre naturellement à la Principauté. Photo © Valode & Pistre Architectes.

On concentre ici de nombreuses contraintes et responsabilités, que nous avons évoquées en début d’entretien. A cela s’ajoutent la difficulté et l’énorme responsabilité d’installer un élément architectural aussi significatif dans la mer. Et cela se déroule dans ce qui est pour moi l’un des plus beaux endroits au monde, la Côte d’Azur et la Méditerranée. Et nous sommes à Monaco, l’une des destinations parmi les plus connues. C’est une aventure très exceptionnelle.