« Ce projet est un véritable tour de force » Joost Moolhuijzen

2019-02-21T16:22:52+00:0021 février 2019|Actualités, Monaco|

La réalisation de l’extension en mer de Monaco est un défi architectural et technique. Il concilie à la fois les ambitieux objectifs de la Principauté en matière de transition énergétique au regard des engagements pris de réductions des émissions des gaz à effet de serre (neutralité carbone en 2050) et la nécessité de croissance d’un pays dynamique et moderne. Ce défi s’incarne à travers la conception et l’application de méthodes de réalisation minimisant l’impact sur le milieu naturel tout en s’inscrivant dans un projet global de développement durable. Les superficies développées doivent permettre d’édifier un quartier préfigurant une nouvelle gestion énergétique urbaine responsable, mais aussi des modalités de constructions nouvelles dont l’objectif constant est de réduire l’impact sur l’environnement.
Les architectes sont au cœur de ce processus. Valode et Pistre Architectes et Renzo Piano Building Workshop sont les deux cabinets, de renommées internationales, qui coordonnent le travail des équipes de conception pour faire coïncider design, esthétique, efficacité énergétique et développement durable. Associés au paysagiste Michel Desvigne, ils introduisent un espace naturel au sein de cette extension artificielle. Denis Valode, Joost Moolhuijzen et Michel Desvigne, s’expriment à travers trois entretiens sur ce qui constitue pour eux un réel challenge qui oblige chacun à revisiter ses modalités de création.

Entretien 2/3

Joost Moolhuijzen © LDQ

Joost Moolhuijzen est administrateur du cabinet Renzo Piano Building Workshop, c’est un proche collaborateur du célèbre architecte italien. A ce titre, il travaille avec lui à la réalisation du Grand Immeuble et du Port d’Animation qui occuperont l’Ouest de l’extension en mer de Monaco. Il détaille dans cet entretien les multiples enjeux qui rendent ce projet unique.

Thierry Apparu : à quoi se réfère-t-on quand on crée un quartier de toutes pièces ?

Joost Moolhuijzen : Généralement lorsque l’on débute une construction il y a déjà une histoire, un environnement direct et des éléments qui peuvent être contraignants ou une source d’inspiration. Dans le cas de l’extension en mer de Monaco il s’agit de créer un quartier. Nous partons d’une certaine manière de zéro. Nous pouvons nous appuyer sur un contexte plus large lié à la Principauté et à la Côte d’Azur. Il s’agit de deux patrimoines riches. C’est un projet méditerranéen et à ce titre nous avons le bon ADN avec Renzo Piano qui est de Gênes, ville portuaire méditerranéenne.

Renzo Piano © LDQ

Enfin, mais surtout, l’orientation environnementale donnée par le Souverain, le cahier des charges fixé par le Gouvernement Princier et la SAM l’Anse du Portier ont constitué de solides points de référence quant à la direction à prendre.

Vous travaillez dans le monde entier sur des chantiers exceptionnels. Cependant beaucoup de superlatifs sont accolés à cette extension pour dire que ce projet est réellement unique. Pourquoi ?

C’est tout à fait normal de le considérer ainsi. Ce projet est un véritable tour de force en termes d’ingénierie, de technologie et de situations à résoudre au quotidien. C’est très complexe de construire sous et sur la mer.

Tout est un défi surtout par 30 mètres de fond avec la mise en place du remblai d’assise. Le travail est considérable et unique dans bien des cas. Et cela est encadré par un cahier des charges environnemental sans précédent.


À gauche, l’immeuble conçu par RPBW sur le site de l’Anse du Portier. Photo © Renzo Piano Building Workshop

C’est identique pour les bâtiments de surface. Notre réflexion, nos choix doivent s’opérer de manière différente pour atteindre nos objectifs. Et c’est bien là l’intérêt : nous devons penser différemment. Le bâtiment dont nous avons la charge est parfois comparé à un paquebot qui accoste… mais il est bien plus petit que les paquebots qui arrivent à Monaco. On parle de 300 mètres de long pour ces navires. Notre bâtiment ne mesure que 125 mètres… Ce n’est pas le gigantisme qui fait de ce projet une exception, c’est cette volonté de considérer ensemble l’humain et la nature.

Comment résoudre ce qui a priori ressemble à un antagonisme, animer un espace résidentiel ?

Jouxtant le grand bâtiment, il y a le petit port. C’est un élément extrêmement important. C’est le moyen d’animer le quartier. Partout dans le monde, particulièrement en Méditerranée, un port est l’endroit où l’on vient se promener, boire un verre. Il rend le lieu attractif. Il s’agit aussi d’un centre d’activités dans un lieu résidentiel et donc la source d’un succès fort s’agissant de la fréquentation D’autres éléments sont indispensables pour donner vie à l’ensemble. Notamment le travail sur le bâtiment lui-même. Il est « flottant ». Il se trouve 4 mètres au-dessus du sol. Il ne repose pas directement dessus. A hauteur d’homme il y a donc un espace ouvert sur la mer qui permet de contempler l’horizon. Nous avons une vue sur le large. Il n’y a pas de barrière. On peut s’y promener. Par ailleurs, nous sommes conscients que le bâtiment ne sera jamais occupé à 100 % en permanence. Mais il doit vivre en permanence. Même en pleine journée lorsque les appartements sont vides ou lorsque l’on veut se protéger d’une trop forte luminosité, le bâtiment doit demeurer attractif. Nous cherchons donc à lui donner une réelle présence en toutes circonstances. Nous avons imaginé des solutions spécifiques en matière d’éclairage, nous avons aussi supprimé les volets classiques de manière à conserver la façade de verre. Le système d’occultation se trouve à l’intérieur. Nous n’aurons pas cette impression que peuvent donner des volets clos d’une structure fermée, endormie, sans vie.

Au premier plan, le futur port d’animation de l’Anse du Portier. Photo © Renzo Piano Building Workshop

Le bâtiment est conçu comme une structure flottante. Les ouvertures à sa base permettent de contempler la Méditerranée. Photo © Renzo Piano Building Workshop

Dans la composition de votre projet, comment créer l’osmose entre le béton et ses masses imposantes et l’esthétique finale que l’on veut obtenir à travers des éléments aussi fins que ceux que vous venez de décrire ?

Les éléments contraires que vous évoquez ont du bon, ils sont stimulants. Plutôt que de les opposer je parlerai de contraste: pour répondre à la puissance de la mer il faut une protection forte. Elle doit rassurer et donc être aussi un peu visible.

Une vue de la future promenade littorale. Photos © Renzo Piano Building Workshop

Il y a également tous les éléments constitutifs du projet qui ont été décrits par ailleurs : sa colline et son relief, la pinède et les zones végétalisées. Ils permettent de créer une identité, une harmonie et d’habiller les éléments techniques. C’est le cas avec la promenade littorale qui repose sur les caissons de protection. Comme avec l’ouverture créée à la base du bâtiment principal, la promenade permet à chacun de s’approprier l’espace tout au long de l’extension. Le bonheur de notre métier c’est d’imaginer et de trouver le bon équilibre. C’est difficile mais c’est passionnant. C’est aussi une recherche permanente dans tous les domaines. De l’ingénierie à « la touche finale », le projet est évolutif.

Le projet continue d’évoluer ?

Le client est exigeant et nous le sommes aussi. Pour optimiser ce qui peut être fait, le dialogue est continu. C’est essentiel pour un programme de cette envergure. Par exemple nous travaillons entre autres sur l’application de quatre labels environnementaux dont la certification Breeam. Si elle est appliquée strictement, on dessine un bunker car cette norme tend à créer, par exemple, des bâtiments fermés et de petites fenêtres. Notre bâtiment est vitré avec de larges ouvertures sur la mer. Pour résoudre cette contrainte il faut effectuer un travail sur les matériaux employés, la qualité du verre et la nature de l’isolant thermique. C’est ici que notre métier est particulièrement intéressant, il faut trouver les solutions.

Photo © Renzo Piano Building Workshop

Mais cela va plus loin : au niveau de la performance énergétique, le bâtiment que nous concevons est à l’avant-garde de ce qui peut se faire aujourd’hui. Cela se traduit dans tous les détails, par exemple les stores ou les cellules photovoltaïques sur le toit. Mais il faut aussi faire de la prospective et être inventif pour trouver des opportunités car la technologie se développe très vite: on ne peut pas tout figer maintenant. Ce qui est à la pointe maintenant peut-être obsolète dans cinq ans. A plus d’un titre nous sommes réellement face à un projet unique. C’est un défi dans tous les domaines. En Principauté il y a beaucoup de grands immeubles. Celui sur lequel nous travaillons sera en front de mer. Il sera extrêmement visible. Le concevoir est une très grande responsabilité.