« On peut légitimement considérer cette expérience comme la réintroduction d’un milieu naturel en ville. » Michel Desvigne

2019-02-26T13:48:21+00:0026 février 2019|Actualités, Monaco|

Michel Desvigne © Vincent Mercier

La réalisation de l’extension en mer de Monaco est un défi architectural et technique. Il concilie à la fois les ambitieux objectifs de la Principauté en matière de transition énergétique au regard des engagements pris de réductions des émissions des gaz à effet de serre (neutralité carbone en 2050) et la nécessité de croissance d’un pays dynamique et moderne. Ce défi s’incarne à travers la conception et l’application de méthodes de réalisation minimisant l’impact sur le milieu naturel tout en s’inscrivant dans un projet global de développement durable. Les superficies développées doivent permettre d’édifier un quartier préfigurant une nouvelle gestion énergétique urbaine responsable, mais aussi des modalités de constructions nouvelles dont l’objectif constant est de réduire l’impact sur l’environnement.

Les architectes sont au cœur de ce processus. Valode et Pistre Architectes et Renzo Piano Building Workshop sont les deux cabinets, de renommées internationales, qui coordonnent le travail des équipes de conception pour faire coïncider design, esthétique, efficacité énergétique et développement durable. Associés au paysagiste Michel Desvigne, ils introduisent un espace naturel au sein de cette extension artificielle. Denis Valode, Joost Moolhuijzen et Michel Desvigne, s’expriment à travers trois entretiens sur ce qui constitue pour eux un réel challenge qui oblige chacun à revisiter ses modalités de création.

Entretien 3/3

Le paysagiste Michel Desvigne compose la minéralisation et la végétalisation de l’extension en mer. L’ensemble de la palette méditerranéenne que l’on trouve autour de la Principauté et qui sera implantée, est déterminée. Une grande partie des végétaux est pré-cultivée et la réalisation de la première phase de mise en place débutera en 2020 au niveau du rond-point du Portier. Dans ce cas, comme avec la construction de l’infrastructure maritime ou des bâtiments à venir, il faut faire appel à des techniques et des ingénieries très spécifiques pour la réalisation de ce paysage et permettre la création d’un milieu se voulant naturel dans un contexte totalement artificiel.

Thierry Apparu : Quel est l’esprit de ce que vous souhaitez mettre en place dans ce nouveau quartier en matière de paysage ?

Michel Desvigne : La géographie naturelle, la représentation que nous en avons, détermine très largement le projet de l’Anse du Portier. Les fonds sous-marins dictent avec précision la forme de l’extension du territoire qui apparait comme une sorte de réplique des reliefs naturels. Nous avons imaginé un univers végétal qui évoque le paysage méditerranéen endémique que l’on observe aux alentours de Monaco. Un paysage est une succession de lignes d’horizon. C’est une de ces lignes naturelles que nous transposons à l’Anse du Portier. La flore méditerranéenne s’impose. C’est un choix singulier et résolument contemporain dans cette région aux jardins exotiques réputés : celui de privilégier l’évocation du grand paysage, de la nature, plutôt que la constitution d’un décor exotique comme cela se faisait au 19ème siècle.

L’Anse du Portier abrite un univers végétal méditerranéen omniprésent. Photo © Valode & Pistre Architectes

Comment crée-t-on un espace naturel dans une structure artificielle ?

Il s’agit d’un artifice mais les dimensions de cette extension sont précisément celles de certaines presqu’îles naturelles. Ainsi s’agit-il d’une « unité paysagère » à la taille critique et aux continuités rigoureuses. Ces conditions dimensionnelles exceptionnelles sont évidemment favorables et nécessaires pour cette vision naturaliste. Mais il ne s’agit pas seulement d’une sorte de métaphore formelle : la constitution d’un sol fertile, abondant et continu, malgré l’extraordinaire complexité des infrastructures bâties illustre cette démarche singulière. C’est littéralement l’installation d’un substrat à l’échelle d’un paysage naturel. La végétation s’implante en fonction de son sol, de ses différentes profondeurs, de ses pentes. Il y a une cohérence entre les reliefs artificiels, le sol créé et les formes végétales.

Peut-on parler de réintroduction d’un milieu naturel en milieu urbain ?

Les jardins des temples japonais sont souvent l’évocation et la miniaturisation de milieux naturels en milieux urbains. Plus récemment, dans les années 80, l’empereur du Japon a fait reconstituer un échantillon des bois naturels détruits par l’extension de Tokyo au cœur du parc du palais. Ces références nourrissent nos démarches de paysagistes du 21ème siècle. Aussi pour l’Anse du Portier il s’agit à la fois de l’ambition d’implanter un écosystème méditerranéen, d’offrir l’usage d’un parc et d’atteindre le raffinement miniaturisé d’un jardin. Compte tenu des dimensions on peut légitimement considérer cette expérience comme la réintroduction d’un milieu naturel en ville.

L’éco-quartier se définit comme la réintroduction du milieu naturel dans le milieu urbain. Photo © Valode & Pistre Architectes

Comment s’organise la composition de la flore locale ?

Nous nous inspirons de l’observation de la flore locale méditerranéenne comme le font les botanistes, nous considérons des strates successives. Les plantes sont organisées en superposition de strates fidèlement aux associations végétales naturelles ainsi la composition imite le milieu naturel. Cependant il s’agit d’un jardin, et non d’un « maquis ». Certaines essences, nécessaires pour leur couleur ou leur texture, dérogent parfois à la stricte rigueur botanique.

Une vue de la pinède. Photos © Valode & Pistre Architectes

Il faut cultiver aujourd’hui ce qui sera mis en terre dans quelques années sur le site de l’extension en mer. Comment se déroule cette longue période préparatoire ?

En effet, le projet de l’extension en mer et plus particulièrement le projet de paysage s’inscrit dans un processus de développement s’étalant sur plusieurs années. Nous mettons à profit ce temps de réalisation pour cultiver et préparer la végétation qui sera plantée dans les dernières années d’exécution du chantier. Cette démarche nous permet de garantir une végétation déjà constituée avec des arbres atteignant quasiment leur maturité à la plantation. Les végétaux et principalement les arbres à grand développement comme les pins d’Alep et les pins parasols sont aujourd’hui cultivés sur un site de culture dont l’environnement reproduit au plus proche les futures conditions de l’Extension. Cette pépinière spécifique se trouve en Italie, en bord de mer et un contrat de culture a été établi avec la pépinière Innocenti & Mangoni Piante pour assurer son bon développement. Cette démarche de production ex-situ des végétaux constituant le futur paysage de l’extension, nous permet de préparer des végétaux dans des conditions réelles avec une visée esthétique, au-delà d’une simple démarche de production que l’on retrouve dans les pépinières classiques. La préfabrication de ce paysage est plus délicate que la simple production, elle nécessite un suivi méticuleux, de l’entretien soigné et une capacité de sélection, l’objectif étant évidemment d’assurer l’état sanitaire des végétaux mais aussi leurs dispositions plastiques. La réalisation et le suivi de cette pépinière spécifique au projet relèvent du fruit d’un travail mené avec notre équipe, les pépiniéristes et les ingénieurs spécialistes en botanique et terres fertiles. Dans un second temps il s’agira de déplacer et transplanter cette végétation sur le site du projet de l’Extension.

Faut-il introduire beaucoup de diversité, y compris au sein d’une même espèce (taille, âge), pour obtenir le résultat « naturel » escompté ?

La diversité des forces est nécessaire mais contrôlée. Par exemple nous essayons de conserver des transparences visuelles entre les arbustes et les frondaisons des arbres. Cela détermine des tailles minimales. Un élément très important est la densité des plantations. Dans les milieux naturels elle est souvent forte, bien plus que dans les parcs historiques. Ce sont donc des densités importantes que nous prescrivons pour chaque strate de plantation. Ces conditions favorisent aussi un aspect naturel lors de la croissance des plantes.

La composition spécifique des ensembles végétaux donne son caractère naturel à l’Anse du Portier. Photo © Valode & Pistre Architectes