Extension en mer, le projet d’une vie

2019-05-01T11:11:51+00:0014 avril 2019|Actualités, Monaco|

« Sans pareil », « sans précédent », « exceptionnel » … Dans tous les domaines, le projet d’Extension en Mer de Monaco cultive les superlatifs. Pour ceux et celles qui concourent à la réussite de cette entreprise, il constitue une expérience unique et sans aucune comparaison, dans une vie professionnelle.

Le futur quartier de l’Anse du Portier. Photo © Valode et Pistre Architectes

Jean-Luc Nguyen et Christophe Hirsinger mesurent au quotidien le caractère singulier de ce « moment ». Le premier, dont la carrière s’est construite dans le bâtiment à la tête de services publics français et d’entreprises privées, est aujourd’hui le Directeur des Travaux Publics de la Principauté de Monaco. Il dirige également la Mission Urbanisation en Mer (URBAMER), l’entité qui supervise pour le compte de l’Etat, le déroulement de la construction de l’infrastructure maritime. Le second est le Directeur de BOUYGUES TP Monaco. C’est un spécialiste des travaux d’envergure. Des projets l’ont amené à sillonner le monde et poser ses valises ici ou là, le temps de la durée d’une construction. Aujourd’hui, il dirige au quotidien les équipes qui construisent les ouvrages qui aboutiront, dans moins d’un an, à la réalisation du terrain sur lequel verra le jour le quartier de l’Anse du Portier.

Ce projet est assurément LE projet de leur vie professionnelle. 

Ce treizième dossier de la SAM L’Anse du Portier offre un échange à la fois professionnel …et très personnel. Voici leur vision sur ce qui est, aujourd’hui, l’un des plus grands chantiers d’Europe par sa taille, l’un des plus complexes par ses caractéristiques, l’un des plus innovants par les processus et les techniques utilisés.

Entretien avec Jean-Luc Nguyen et Christophe Hirsinger

Jean-Luc Nguyen, Directeur des Travaux Publics à Monaco et Christophe Hirsinger, Directeur de Bouygues TPMC. Photo © SAM L’Anse du Portier

Thierry Apparu : À titre personnel, que représente pour chacun d’entre-vous ce chantier ?

Christophe hirsinger > Dans ma vie d’homme et dans mon parcours d’entrepreneur, c’est un projet exceptionnel.

Je peux dire que c’est aussi le cas pour chacun de mes collaborateurs engagés dans ce projet.

C’est vrai à plus d’un titre.

En premier lieu, nous avons le privilège, et je pèse mes mots, d’accroître la superficie de la Principauté. Augmenter la taille d’un territoire n’est généralement pas quelque chose qui se produit dans une vie professionnelle.

J’ajouterais en second lieu que ce chantier constitue une « expérience des extrêmes » : en raison de ses spécificités, nous mettons en œuvre des moyens et des techniques qui sont connus et maîtrisés mais, dont nous repoussons les limites d’exploitation dans des conditions de réalisations complexes.

Peu de gens mesurent par exemple à quel point la mer est si profonde ici, à proximité du littoral et que pour édifier le remblai d’assise sur lequel reposent les caissons, il a fallu accomplir des prouesses en matière de construction sous-marine1.

S’ajoute à ce défi le fait que nous évoluons dans un milieu extrêmement contraint. Nous mettons en oeuvre des moyens énormes comme des barges ou de grands navires, sur des surfaces très concentrées. Les manœuvres sont délicates, surtout quand plusieurs ateliers travaillent en même temps autour des caissons2.

La complexité est encore accrue du fait des exigences en matière de mesures de prévention des impacts et de préservations environnementales. Ces mesures sont au coeur de la conception du projet. C’est une première3. Là encore les principes de réalisation se situent aux limites de ce que nous savons faire. 

Il y a une part importante d’innovation sur ce chantier.

Barges et navires évoluent simultanément dans de petits périmètres pour mener différentes opérations. Photo © SAM L’Anse du Portier / TA

Songez également que nous travaillons sous le regard de tous, devant le public. Les gens nous regardent alors que nous intervenons sur un milieu fragile car il est environné de réserves naturelles. Compte tenu de son profil exceptionnel, le projet suscite aussi beaucoup d’intérêt auprès des médias. Il est devenu une formidable caisse de résonance. Pour nous cette forme de pression n’est pas courante. Les entrepreneurs sont généralement discrets, les travaux se déroulent d’habitude derrière des palissades, afin d’atténuer les nuisances. C’est là encore une situation inhabituelle qui nécessite une réelle adaptation. 

Ces contraintes sont à la fois un défi et une chance. Nous en sommes conscients et en tirons une grande fierté.

Jean-Luc, partagez-vous cette approche ?

Jean-Luc Nguyen > Tout à fait.

C’est un programme de construction auquel je suis très attaché. Je suis arrivé à Monaco en 2007 dans le cadre d’un précédent projet d’extension en mer. Comme vous le savez, son développement ne s’est pas poursuivi en raison d’une maîtrise insuffisante des conditions de construction, tout particulièrement en matière environnementale, et en raison de la complexité du contexte financier. Je suis donc revenu à Monaco en 2013 pour travailler sur le projet actuel. 

Dans la relation profonde qui est la mienne avec la Principauté de Monaco, il est clair que l’Extension en Mer est plus qu’un fil conducteur. C’est une étape essentielle de ma carrière et de ma vie.

Quand j’étais étudiant, mes professeurs répétaient : c’est en amont qu’un projet se réussit. C’est une réalité que je vérifie chaque jour. Nous avons beaucoup appris des études réalisées en 2007. Et il y a eu énormément de réflexion à partir de 2013. La qualité de ce travail en amont est un élément fondamental, un facteur clef sur la voie du succès. Il explique la mise en oeuvre extrêmement rapide du projet. Peu de gens réalisent à quel point, en dépit de la complexité à laquelle nous sommes confrontés, nous avançons vite. De tous ceux auxquels j’ai participé, ce chantier est de loin le plus complexe. C’est un concentré de multiples enjeux, tous essentiels, qui touchent tous les domaines de la construction et de l’environnement. Et comme nous nous trouvons « à la limite » comme l’indiquait Christophe, nous nous ajustons en permanence.

Pour résoudre l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontés, il faut faire des choix et parfois tester des choses pour la première fois.

C’est ce qui me porte. Le terrassement sous-marin est un bon exemple. Sa réalisation a été un énorme challenge. Quand on voit aujourd’hui sa qualité globale et tout particulièrement celle de sa forme géométrique, nous pouvons en être fiers4.

Le remblai d’assise sous-marin culmine à -20 mètres de profondeur. Illustration © Bouygues TP MC

Ses modalités d’exécution ont nécessité des arbitrages sur la taille des navires outils à utiliser pour la dépose du granulat. Plusieurs options ont été étudiées pour différentes cadences de travail. C’est important car tout l’équilibre du projet, y compris sur le plan économique, repose, entre autres, sur son rythme d’exécution. Pour la Principauté, la réalisation de ce programme est un enjeu important à de multiples niveaux. Il y a donc une ambition forte relative à ses conditions d’exécution.

Le FPV Simon Stevin a assuré 50 rotations entre Fos sur Mer et Monaco pour charger puis déposer 1.5 millions de tonne de granulat naturel. Photos © Direction de la communication Monaco

Nous la tenons. Tous ensemble.
Plus tard, quand nous dresserons le bilan de tout ce que nous avons appris cela permettra, à nous comme à d’autres, d’aller encore plus loin sur d’autres chantiers.

Christophe hirsinger > C’est vrai. La Principauté de Monaco par les modalités qu’elle a choisies pour la réalisation de son projet, est précurseur d’une tendance qui se dessine pour l’avenir.

Nous avons déjà travaillé avec des partenaires soucieux de l’impact environnemental. Mais jamais à cette échelle et de façon si poussée. C’est très intéressant. Chaque jour nous tirons des enseignements nouveaux.

C’est une école qui nous prépare aux nouvelles modalités de construction pour le futur.

Le 25 juillet 2018, inauguration du premier caisson en présence de S.A.S. Le Prince de Monaco. Photo © Direction de la communication Monaco

On parle de norme, de géométrie, de choix techniques… mais comment interviennent les individus dans ce projet ?

Jean-Luc Nguyen > La qualité des relations humaines est l’autre facteur déterminant de cette entreprise. J’éprouve une grande satisfaction, au-delà de la complexité intrinsèque technique et environnementale des problèmes à résoudre, de voir cette dynamique collective se créer. Ce n’était pas écrit à l’avance. C’est particulièrement satisfaisant.

Des compagnons travaillant au démontage des installations nécessaires à l’immersion d’un caisson. Photo © SAM L’Anse du Portier / TA

Nous fonctionnons sur ce projet comme nous fonctionnons en Principauté de Monaco.

C’est un pays à taille humaine. Les circuits de décisions sont courts. C’est un schéma que nous reproduisons. Chacun dans son rôle s’efforce d’avoir des connexions et des modes de travail qui soient les plus simples possibles. Le mot partenariat prend ici tout son sens. Nous avons des liens contractuels qui sont très bien « cadrés », mais, en fait, nous allons au-delà de ce simple rapport contractuel entre la SAM L’Anse du Portier, Bouygues TP MC et l’Etat (voir en fin de document l’organisation générale du projet).

Christophe hirsinger > Je veux rebondir sur ce qui vient d’être dit mais sans succomber à un certain angélisme.

Dans ce type de programme, cette notion de partenariat est fondamentale.

Il y a des relations contractuelles, ce qui est d’ailleurs un gage de succès dans la relation.

Il y a surtout de la part de toutes les parties de la bienveillance et une compréhension réciproque. Le rôle de chacun, concédant, client et constructeur est clairement défini et bien compris, au service d’objectifs communs. Ils ont été fixés et partagés de façon très claire dès le début. Tout le monde tient son rôle pour atteindre ces objectifs. Les circuits de décisions sont courts, les arbitrages rendus rapidement comme l’indique Jean-Luc, et l’organisation est simple. Cet ensemble permet de mener à bien le programme. Il est vrai que jusqu’à l’arrivée des caissons le travail réalisé n’était pas visible mais, il y a eu énormément d’opérations réalisées.

Si le projet de 2007 a permis de gagner du temps, depuis 2013, entre l’appel à concours, la mise en oeuvre du Traité et le démarrage du projet, la vitesse d’exécution constitue un cas d’école. Pour un projet de cette taille, c’est vraiment très rapide.
Ailleurs, avec un projet d’impact similaire et une autre organisation, je suis certain que le temps de mise en action aurait été beaucoup plus long.

À Marseille (novembre 2017), le chantier sur les caissons a mobilisé jusqu’à 700 personnes. Photo © Bouygues TP MC

Jean-Luc Nguyen > Là encore sans faire d’angélisme, les facteurs essentiels sont la qualité et le professionnalisme des équipes. Il faut rester modeste et garder le cap mais cette réalité permet d’éviter les approximations : les décisions à arbitrer émergent très vite, nous allons directement au coeur des sujets. On peut bien sûr rencontrer un problème, mais nous le réglons très vite. Nous dépassons la phase du « pourquoi » pour d’abord trouver la solution. Par la suite on revient sur la nature du problème, pour comprendre et amender un fonctionnement qui n’était pas satisfaisant. Disons les choses comme elles le sont, et nous le voyons sur d’autres projets, il suffit qu’il y ait un peu d’imprécision et des jeux d’acteurs pour que l’on trouve des points de blocages. A l’évidence ce n’est pas le cas ici.

Comment qualifieriez-vous le mode de fonctionnement de cet ensemble ?

Christophe hirsinger > C’est celui d’une communauté réunie autour d’un objectif.

Chacun est dans son rôle, sans confusion des genres ce qui est important si l’on veut qu’une communauté fonctionne bien.

Ce qui lie tout le monde c’est aussi une grande fierté. Je le constate avec mes équipes. C’est une fierté de réaliser cette construction et d’être ici à Monaco. Chacun se reconnaît personnellement dans l’image que véhicule la Principauté. Cela joue énormément sur la dynamique du projet, j’en suis convaincu.

Jean-Luc Nguyen > La Principauté est un lieu particulier, sans équivalent dans le monde tel qu’il est aujourd’hui. Ce pays a un rayonnement qui dépasse à une échelle incommensurable, sa taille. Quand vous réalisez un projet emblématique, pour la Principauté, il y a effectivement un effet particulier et c’est pourquoi il y a un sentiment d’appartenance très fort. C’est vrai pour tous et de la même manière que vous y collaboriez depuis Paris, Marseille, le Var, Nice ou l’Italie.

Huit caissons ont déjà été posés sur le remblai d’assise. Photo © SAM L’Anse du Portier / TA

Même les mots employés sont différents : vous ne « produisez » pas simplement des matériaux pour un remblai, vous « contribuez » à un projet. Un mécanisme vertueux s’est mis en place. Les gens qui viennent travailler sur le projet sont fiers et les compétences sont attirées. On ne vient pas seulement pour réaliser un ouvrage. On dépasse le simple sujet d’une étape professionnelle. Je dirais que ce chantier « donne du sens » à ceux qui y participent.

J’ajoute que la vitesse de développement du programme est aussi un facteur d’adhésion. Sur un projet qui dure trois décennies, l’individu n’arrive pas à se projeter … mais une extension de territoire c’est un sujet rare et en une décennie, ce n’est vraiment pas courant. Cela crée une adhésion forte car c’est extrêmement concret.

Christophe hirsinger > Il faut souligner un autre élément fondamental : ce projet est beau.

Il y a beaucoup de constructions d’infrastructures spectaculaires et très utiles dans le monde mais à l’esthétique… relative ! Là, le projet en lui-même est magnifique. Et il est rehaussé par le lieu même au sein duquel il se développe, la Principauté. Et parce que c’est Monaco, cela fait encore plus travailler l’imaginaire des collaborateurs.

C’est particulièrement important et cela joue un rôle significatif dans l’adhésion au projet.

Le futur littoral de la Principauté. Photo © Principauté de Monaco – SAM L’Anse du Portier – Renzo Piano Building Workshop – Valode & Pistre Architectes – Michel Desvigne Paysagiste

Qu’advient-il de la « communauté » après la fin du projet ?

Christophe hirsinger > Comme on le dit, toutes les bonnes choses ont une fin.

La fierté de tous et de chacun sera d’avoir pris part au projet de l’Extension en Mer et de le conserver comme un moment important de sa vie. Pour la suite, nous contribuerons à d’autres projets intéressants, qui seront complètement différents. 

Mais pour tous, ce chantier restera comme celui d’une vie. L’acte de construire est un acte créatif fort qui pousse les équipes à s’approprier le projet, à en faire « leur enfant ». Nous aurons participé à son développement et à sa croissance, puis viendra le moment où il vivra sa propre vie.

Jean-Luc Nguyen > C’est certain, il y aura un fort sentiment d’appartenance au sein de cette communauté. Mais il viendra surtout après la réalisation du projet. C’est le lot des projets emblématiques, où une communauté humaine, très active pendant quelques années au service d’un objectif, se dissout après qu’il a été achevé. Chacun repart alors vers d’autres horizons, mais les liens ont été créés par la construction. C’est à ce moment-là que le sentiment d’appartenance est fort.

 
1. Le remblai d’assise mesure 500 mètres de long. Sa base repose par -50 mètres et il s’élève sur 30 mètres. Il a fallu 1.5 million de tonne de granulat naturel pour le réaliser, après avoir retiré 600 000 m3 de sédiments impropres à la construction.
2. Il n’est pas rare de trouver jusqu’à 6 ateliers, barges et navires évoluant simultanément dans de petits périmètres, sans compter les activités de plongées quotidiennes. Ces engins ont des longueurs allant de 5 mètres à plus de 200 mètres. Une cellule de coordination maritime gère tous les déplacements sur le plan d’eau.
3. Lire à ce propos le dossier thématique n°5 « Les mesures de préservation de l’environnement marin ».
4. Sur ce sujet, lire le dossier thématique n° 3, « De la carrière à la mer, l’élaboration du remblai d’assise ».